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Venahafokh hou - le grand salto avant

« Michéni’hnas Adar marbim besim’ha »: dès le début du mois d’Adar, nous augmentons la joie. Adar est certes le mois de la Joie par excellence, avec la fête de Pourim comme point culminant, mais c’est aussi un mois d’opposés et de dualité.

Dans le calendrier juif, on recense quatre dates faisant référence au Nouvel An[1]. L’une d’elle est le premier jour du mois de Nissan. Cette datation fait du mois d’Adar le dernier mois de l’année. Si Nissan est le mois de la délivrance, Adar, le mois où Haman a failli exterminer le Peuple Juif, est celui de l’obscurité. De prime abord il parait illogique de comparer le mois considéré comme le plus joyeux de l’année à une caractéristique antinomique.

Mais ce n’est pas tout !  Le symbole du mois d’Adar est celui des poissons. Les poissons sont des animaux au sang froid. Ce froid symbolise lui aussi un manquement, un défaut : lorsque nous avons froid, nous ralentissons, hibernons. Dans la meguila, Haman affirme à Assuérus qu’il y a une Nation répandue, disséminée parmi les autres nations dans toutes les provinces de son royaume[2]. Le Talmud[3] relève que le mot « il y a » ישנו yéchno, peut être lu yachnou – ils dormaient ! Le peuple juif s’est endormi dans son observance des mitzvot, son enthousiasme dans le service de D.ieu s’est refroidi, et c’est pour cela que Haman a pu apparaître. Si les Juifs ne s’étaient pas réveillés, ce mois aurait été le plus sombre possible et nous ne serions pas arrivés à fêter la grande délivrance du mois de Nissan à Pessah.

D’autres éléments connotent négativement le mois d’Adar, mais nous nous contenterons de citer l’un d’entre eux, qui est aussi un des plus connus : Haman a cru que le mois d’Adar était propice pour mettre en œuvre sa solution finale contre les Juifs (car c’est bien de cela qu’il s’agissait : tuer tous les Juifs des 127 provinces du royaume d’Assuérus) car il savait que le 7 du mois d’Adar était la date du décès de Moïse. Moïse qui a, sous l’ordre de D.ieu, sauvé le peuple juif de l’esclavage égyptien, Moïse qui est monté au mont Sinaï et leur a descendu les Tables de la Loi, Moïse le berger du Peuple. Quel mois plus propice que celui de la disparition d’un homme tel que Moïse pour se débarrasser à jamais des Juifs ?

Vous savez probablement que ce calcul était faux… La date du décès de Moïse est effectivement le 7 Adar… mais ce jour est également celui de sa naissance, le jour où sa maison s’est remplie de lumière[4].

L’idée de réunir deux notions opposées est caractéristique du mois d’Adar.

Reprenons donc depuis le début…

Le mois d’Adar est le dernier mois de l’année lorsque nous débutons avec Nissan. Il est certes le plus obscur car nous étions dans une période des plus obscures... la joie qui s'en est ensuivie n’en a été que plus grande, après le miracle de Pourim. Ce miracle est donc décrit dans les termes suivants : מיגון לשמחה, du désespoir à la joie.

Les poissons ont le sang froid certes. Mais ils sont aussi le symbole de fertilité, de bénédiction. Les poissons ne peuvent vivre que dans l’eau. La Torah est comparée à l’eau et le Peuple Juif, tels les poissons, en ont besoin pour vivre. Les yeux des poissons restent ouverts en permanence même quand ils dorment, indiquant que la Providence ne quitte jamais son poste. Pour reprendre le texte de la meguila : בלילה הזה נדדה שנת המלך cette nuit-là le sommeil fuyait au Roi[5]. Or on le sait, si dans la meguila, le nom de D.ieu n'est pas mentionné, il est implicite dans chaque mention hamelekh - le Roi. C'est donc bien de la Providence divine dont il est question dans ce verset.

Le mot poisson en hébreu est דג Dag, qui à l’envers se lit גד Gad – un autre terme pour le Mazal, lequel s’est élevé pour les Juifs au mois d’Adar. Enfin, les poissons vivent sous l’eau, recouverts, pouvant recevoir les bénédictions divines, à l’abri du mauvais œil.[6]

Les mois de l’années sont attribués à un signe astrologique, mais également à une tribu d’Israël. Il y a plusieurs classements possibles, notamment celui de suivre l’ordre de naissance, en commençant par le mois de Nissan. Dans ce cas le mois d’Adar revient à Benjamin. Or Benjamin a reçu deux prénoms. Le premier prénom a été donné par sa mère Rachel, alors qu’elle mourait en couches : Ben Oni, le fils de ma douleur. Jacob le renomme Ben-Yamin (Benjamin), le fils de ma droite[7]. Benjamin associe donc les deux aspects du mois qui lui est attribué.

Le Kedouchat Lévi (Rabbi Lévi Yitshak de Berditchev) reprend l’opinion selon laquelle c’est la tribu de Joseph qui est liée au mois d’Adar, invoquant la bénédiction qu’il a reçue : ben porat yossef, qui signifie en araméen « se multiplier comme des poissons », et celle qu’ont reçue ses fils וידגו לרוב בקרב הארץ « et ils se multiplieront à l’infini »[8]. Joseph avait deux fils : Manassé l’aîné, et Ephraïm le cadet. Le nom Manassé indique le désespoir de Joseph qui a dû quitter sa famille : « car D.ieu m’a fait oublier toutes les tribulations et toute la maison de mon père ». Celui de Ephraïm son contraire : « car D.ieu m’a fait fructifier dans le pays de ma misère »[9]. Nous retrouvons donc une fois de plus ce passage de l’obscurité à la clarté, du désespoir à la délivrance.

Le mois d’Adar est donc un mois joyeux. Mais plus encore, il est le mois qui nous apprend que toute situation est réversible. Qu’il existe toujours une lueur, un point d’ancrage. A nous de savoir le repérer, repérer son potentiel,  afin de nous aider à surmonter toute difficulté, afin de pouvoir retourner complètement la situation.

ליהודים היתה אורה ושמחה וששון ויקר

« Pour les Juifs ce n’étaient que joie rayonnante, contentement, allégresse et marques d’honneur » [10]

Un bon mois d’Adar à tous !

 

 

 

 

[1] Michna Roch Hachana, chap 1, Michna 1

[2] EstherIII, 8

[3] Traité Meguila, 13b

[4] Rachi sur Exode II 2)

[5] Esther IV, 1

[6] Traité Brachot 20a

[7] Genèse XXXV, 18)

[8] Genèse XLVIII, 16)

[9] Genèse XLI,51-52 (il est aussi intéressant de noter que il est a note de plus que Joseph est le seul des fils de Jacob qui n’a pas de tribu a lui mais dont ses deux fils sont à la tête de tribu. De même, lorsque nous avons une année embolismique, c’est le mois d’Adar, et uniquement celui-ci, qui sera dédoublé.)

[10] Esther VIII 16

 

Nathalie Loewenberg

Nathalie est une yoetzet halakha - conseillère en pureté familiale. Elle est aussi une épouse et une mère. Son défi quotidien est de remplir pleinement ces différents rôles entre 2 carreaux de chocolat et un verre de thé (au lait s'il vous plait).