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Tamouz : on brise tout !

Le mois de Tamouz est certes synonyme de vacances pour nombre d’entre nous vu qu'il tombe souvent fin juin-début juillet comme c’est le cas cette année. Mais il apporte aussi avec lui la période du Bein Hametsarim, les trois semaines de deuil entre le jeûne du 17 Tamouz et celui du 9 Av, qui nous rappelle la destruction des deux Temples.

Le 17 Tamouz lui-même a été institué pour nous rappeler des malheurs tombés sur notre peuple ce jour-là au fil de l’histoire ; le plus connu est la première brèche dans la muraille d’enceinte de Jérusalem (permettant donc, trois semaines plus tard, la destruction du Temple), mais il y a aussi eu la crémation d’un Sefer Torah, l’interruption de l’offrande quotidienne - Korban Tamid - lors du siège de Jérusalem par l’armée de Babel, l’érection d’une idole dans le sanctuaire du Second Temple, et enfin, les événements qui ont désigné ce jour comme propice aux malheurs : la faute du veau d’or et le bris des premières Loukhot HaBrit, les Tables de la Loi, par Moïse.

J’aimerais que nous nous attardions sur ce premier 17 Tamouz. Les Enfants d’Israël ont assisté au Don de la Torah il y a donc à peine 40 jours. Par un calcul faussé, ils pensent que Moïse est en retard et ne reviendra plus, et décident donc de se trouver un « remplaçant », une idole : le veau d’or. Dieu prévient Moïse de ce qu'il se passe au pied du Mont Sinaï et lui propose même d’annihiler ce peuple pour en reconstruire un nouveau à partir de Moïse. Fidèle à son rôle de berger du peuple, Moïse refuse et au contraire prie pour que Dieu revienne sur Sa décision et pardonne aux Enfants d’Israël. Dieu accepte la prière de Moïse qui commence alors sa descente vers le peuple. Mais là, surprise : en voyant de ses propres yeux ce que Dieu lui a pourtant déjà dit, Moïse se met à son tour dans une grande colère et jette les Tables de la Loi à terre, les brisant[1].

Pourquoi cette colère s’il savait déjà ce qui se passait au pied du Mont Sinai ? Pourquoi cette réaction « extrême » de briser ce qui vient d’être donné par Dieu ? Le Rav Shimshon Raphael Hirsch explique[2] qu’il y a une grande différence entre la pensée et l’action. Tant qu’une pensée, même mauvaise, n’a pas encore été mise en action, il est encore possible d’empêcher sa réalisation. Une fois que la personne est passée à l’action, il est beaucoup plus difficile de corriger, de revenir en arrière, de changer l’état d’esprit de cette personne.  En se créant une idole « pour les guider » à peine 40 jours après avoir reçu, dans les 10 commandements, l’interdit formel de se faire des idoles, les enfants d’Israël ont montré qu’ils n’étaient pas prêts à recevoir la Torah. Avant de pouvoir la recevoir, il faut être capable de l’accepter. Moïse brise donc les Tables de la Loi pour montrer clairement que celles-ci ne sont pas destinées aux enfants d’Israël dans leur état actuel.

Essayons de creuser un peu plus loin et de comprendre ce que signifie ce veau d’or pour le peuple, et pourquoi il est interdit, comme les autres idoles. Pourquoi le peuple demande-t-il ce veau ?  "Allons ! Fais-nous un dieu qui marche à notre tête, puisque celui-ci, Moïse, l'homme qui nous a fait sortir du pays d'Égypte, nous ne savons pas ce qu'il est devenu."[3]. Moïse a « disparu », le peuple est persuadé qu’il ne reviendra plus, et donc recherche un remplaçant. Jusque-là, soit, ceci peut encore paraître légitime et aurait pu, à la limite, l’être s’ils avaient désigné une autre personne pour les guider. Mais si nous relisons attentivement ce verset, nous voyons où se situe le nœud du problème : ils ne voient pas en Moïse leur guide, porte-parole au service de Dieu, mais comme étant « l’homme qui nous a fait sortir du pays d’Egypte » ! Ils ont perdu de vue (et mélangé) qui est à l’origine des miracles et qui est son messager. Et c’est pour cela qu’ils ne peuvent pas recevoir les Tables de la Loi.

Nous retrouvons ceci de nouveau dans le livre d’Ezechiel, quand là aussi Dieu montre à son prophète les fautes du peuple d’Israël. L’une d’entre elles a à voir avec notre mois, Tamouz. En effet, si certains de nos commentateurs indiquent que le mot Tamouz provient de l’araméen et signifie chaleur (ce qui correspond bien à cette période de l’année), l’origine officielle du mot est de l’assyrien et du babylonien et désigne un dieu, une idole. Dans le livre d’Ezéchiel, nous voyons qu’une des idoles adulées était le Tamouz que les femmes « pleuraient ». Cette idole mettait en avant la force de la chaleur. Le verset suivant, ce sont les hommes se prosternant au soleil qu’Ezéchiel décrit[4]. Le peuple a identifié des sources d’énergie importantes - les forces de la nature - au travers desquelles la force de Dieu se révèle. Mais comme avec le veau d’or, ils ont confondu la Source et sa représentation, et ont fait de la représentation leur idole.

Tant que nous n’arrivons pas à faire cette distinction, nous ne pouvons recevoir la Torah, nous ne pouvons avoir de Temple.

Nous pourrions nous dire que, pour le mois de Tamouz, c’est cause perdue. Entre les nombreux malheurs de ce mois - et leur gravité - et le nom-même qu’il porte, mieux vaut rester « cachés » jusqu’à ce que cette période passe !

S’il est vrai que chaque jour, chaque mois, a un potentiel qui peut se répéter au fil de l’histoire, cela ne veut pas dire non plus que nous restons figés dedans.

Tamouz est aussi le mois où nous avons su clairement différencier entre Dieu et les forces de la nature.

40 ans après l’épisode du veau d’or, un peu après le décès de Moïse, c’est Josué qui est à la tête du peuple d’Israël pour entrer dans le pays de Canaan, la Terre Promise, et le conquérir. Après les batailles, prises et destructions de Jéricho et de Ay, le peuple fait face à une autre bataille, plus complexe, contre cinq rois qui avaient pris d’assaut la ville de Gabaon, dont les habitants avaient fait la paix avec les Enfants d’Israël. Là aussi, Dieu promet son aide, et la bataille est miraculeuse. Un élément unique se produit : Josué ordonne au soleil d’arrêter sa course afin de pouvoir terminer la bataille : « C'est alors, en ce jour où l'Eternel mit l'Amorréen à la merci des Israélites, que Josué fit appel au Seigneur et dit en présence d'Israël : "Soleil, arrête-toi sur Gabaon ! Lune, fais halte dans la vallée d'Ayyalôn ! " Et le soleil s'arrêta et la lune fit halte, jusqu'à ce que le peuple se fût vengé de ses ennemis »[5].

Suite à ce miracle, il aurait été si simple de retomber dans la faute du veau d’or, de prendre le soleil, force naturelle impressionnante, comme étant une divinité. Or cela n’arrive pas après cet épisode. Les Enfants d’Israël savent différencier la source divine et les forces qui La servent.

Cet épisode, la tradition nous l'apprend, s’est produit le 3 du mois de Tamouz[6].

Tamouz est donc le mois propice au malheur, mais qui recèle en lui la capacité de s’élever au-dessus de la tendance à mélanger la source et ses représentants.

Savoir quelles sont les valeurs qui nous guident, quel est le but de notre vie, non seulement en tant qu’humains sur cette Terre mais aussi en tant que Juifs, et ne pas tomber dans le piège où nous confondons le but avec les moyens qui le servent, voici ce que vient nous apprendre le mois de Tamouz.

 

Hodech Tov à tous !

 

 

[1] Exode 32 ; 1-19

[2] Exode 32; 19

[3] Exode 32 ; 1

[4] Ezéchiel 8 ; 14-16

[5] Josué, 10 ; 12-13

[6] Seder Olam Habah, 11

Nathalie Loewenberg

Nathalie est une yoetzet halakha - conseillère en pureté familiale. Elle est aussi une épouse et une mère. Son défi quotidien est de remplir pleinement ces différents rôles entre 2 carreaux de chocolat et un verre de thé (au lait s'il vous plait).