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Se réapproprier l’accouchement par l’hypnose ?

C’est en écrivant un livre sur l’hypnose à destination du grand public1 , en discutant avec des journalistes ou blogueu·r·se·s qui évoquent souvent les sujets de la parentalité2, , qu’une analogie a émergé entre hypnose et accouchement.

L’hypnose est utilisée en médecine, et de plus en plus autour de l’accouchement : elle peut aider à la gestion de la douleur, de l’anxiété, autour de la salle de travail ou de la salle de réveil, mais également en cours de préparation à la naissance, ou en thérapie préalable à des difficultés lors d’une grossesse : phobie des aiguilles, souvenir « traumatique » d’un accouchement précédent avec une anxiété anticipatoire...

A noter qu’on la retrouve aussi utile autour d’autres actes gynécologiques (IVG/ITG, gestes douloureux, ponction ovarienne...). Mais qu’est-ce que l’hypnose ?

Hypnose

L’hypnose est une pratique qui met en jeu un état de conscience particulier (que l’on appelle souvent « transe ») en utilisant des techniques de communication dans le cadre d’une relation interpersonnelle. Elle est beaucoup centrée autour des modifications de ressenti corporel, de l’accès aux ressources et capacités des patients (plutôt qu’aux « explications du problème ») et des changements de perspective qui aident à considérer différemment une même situation.

Dans sa forme thérapeutique (nous laissons de côté ici la pratique du spectacle et autres) elle vise le soulagement physique ou psychique, ou l’apprentissage de compétences pour passer un cap de la vie. Sur le plan « psy » elle est particulièrement utilisée dans les troubles anxieux, traumatiques, dépressifs ou addictifs, comme toute autre psychothérapie ou presque.

Mais un aspect qui fait sa particularité, est que cet état de conscience hypnotique est en bonne partie naturel et accessible : nous passons tous par des états de « transe » légère lors d’une journée, quand nous faisons quelque chose automatiquement ou quand nous faisons plusieurs choses à la fois (conduire et arriver à destination sans s’en rendre compte pendant qu’on réfléchit à notre journée ou qu’on chante ou converse), quand nous nous absorbons pleinement et sensoriellement dans un livre, dans la pratique d’un sport ou d’un instrument. Mais aussi quand nous suscitons une compétence non ordinaire : ne pas sentir une douleur quand l’esprit est occupé par autre chose, trouver intuitivement une solution à un problème complexe alors même qu’on pensait à autre chose, tel Newton sous son arbre...

L’hypnose, dans son versant thérapeutique, consiste à reproduire, volontairement, de façon dirigée mais aussi plus stable et plus intense, un état de conscience de ce genre, qui aide à accéder à des capacités (rendues temporairement inaccessibles par les problèmes), à des ressources (qui ne semblent ordinairement pas, consciemment, présentes et utilisables) et à de nouveaux points de vue, dans un but de soulagement et d’autonomisation. Elle est ainsi utilisée comme une forme de thérapie.

Surmédicalisation de l’accouchement ?

Qu’appelle-t-on la surmédicalisation de l’accouchement ?

De façon générale, les processus physiologiques (c’est-à-dire qui ne sont pas des maladies) et qui peuvent représenter une souffrance ou un danger ont souvent été appropriés par la médecine. Et c’est bien logique dans l’intention de protéger de complications3.

L’accouchement n’est pas une maladie, il est un processus naturel. Mais dans le même temps il peut être à l’origine de douleurs diverses et peut parfois mettre en danger la mère et/ou l’enfant. La médecine, en s’appropriant ce processus, a permis d’en réduire drastiquement la mortalité, tant maternelle qu’infantile, et de trouver des moyens de soulagement de la douleur et d’amélioration facilitant le processus. Mais cette médicalisation, de plus en plus forte, fait l’objet de polémiques.

Un certain nombre de femmes se sentent « dépossédées » en quelque sorte de leur accouchement, se sentent l'objet de soins médicaux plus qu’actrices de ce moment pourtant fondamental dans leur vie de femme et de mère.

Depuis un certain temps, dans une dynamique plus globale, des femmes revendiquent plus de choix pour ce moment particulier : programmes de naissance, volonté d’accouchement dans des conditions plus personnalisées, plus autonomes et moins médicales, voire volonté d’accouchement à domicile4.

Et l’on trouvera alors de tout : depuis des pratiques complètement « sauvages » d’accouchement seule à domicile et sans aucune assistance ni précaution « parce que c’est naturel » jusqu’à l’autre bout du spectre des maternités hyperéquipées et protocolisées où des obstétriciens considèrent comme totalement inconscientes ou comme des « emmerdeuses » (j’ai entendu le mot prononcé lors d’un de mes stages, donc je me permets) toutes les femmes qui expriment un souhait, qui veulent bénéficier de quelque chose qui sort du protocole habituel de l’établissement, ou un peu moins médicaliser l’affaire.

Entre les deux, de nombreux intermédiaires, des praticiens de santé (gynécologues-obstétriciens, sages-femmes...) qui sont prêts à trouver des compromis entre la nécessaire médicalisation des complications et le souhait, à respecter, des femmes de vivre ce moment autrement, un peu plus à leur manière. C’est ainsi que sont apparues par exemple des maisons de naissance, accolées à des maternités, qui permettent à la fois d’accoucher de façon plus autonome et moins médicalisée, tout en pouvant être transférée rapidement si un problème avait lieu pour la mère ou l’enfant...

On a vu aussi se développer des pratiques d’accompagnement non médical des femmes, par des praticiennes qui se désignent habituellement comme des « doulas ». Là aussi, si certaines voudraient organiser leur pratique en une profession qu’elles voient comme un complément non-médical à la prise en charge pour les femmes qui font ce choix, d’autres ont des pratiques plus discutables, issues du new-age, voire parascientifiques ou ésotériques, avec un discours parfois très peu rationnel, très engagé et anti-médical. Bref, on trouve de tout car ce n’est pas une profession reconnue et encadrée par la loi...

Surpsychiatrisation de la souffrance ?

Qu’en est-il du côté de la thérapie et de la souffrance psychique ?

Eh bien il y a là quelque chose de commun. Les compilations de diagnostics « psys » ne font qu’enfler. Dans le DSM-V5 il y a un diagnostic possible si vous êtes déprimé plus de 15 jours après la mort d’un proche, si vous fumez en cas de stress, si vous êtes de mauvaise humeur avant vos règles...

A vouloir décrire le plus précisément possible la maladie psychique pour mieux soigner et éviter les risques et la souffrance, on en vient petit à petit à « normer » la vie psychique. Car s’il y a diagnostic, c’est que le traitement n’est pas loin... Alors que la maladie mentale était vue comme un syndrome à l’origine de souffrance, elle est de plus en plus une déviation d’une norme psychologique, émotionnelle, comportementale.

L’hypnose oscille aussi entre état naturel et moment médical...

L’hypnose a un statut particulier et caricatural à cet égard. C’est une technique thérapeutique puissante quand elle est bien utilisée, capable d’aider des personnes souffrant d’anxiétés ou traumatismes, dans ce sens-là elle a quelque chose de médical. Mais elle est issue d’une capacité « naturelle » et d’un état de conscience qui existe chez chacun sous une forme ou une autre...

L’hypnose développée et affinée essentiellement dans un contexte médical visait à extraire les états de conscience dits « de transe » du domaine du religieux, du paranormal, ou du cirque. Mais l’hypnose est aussi physiologique, accessible à tout humain doté d’un cerveau...

Et donc le même genre de controverses ont lieu. Pour certains, l’hypnose devrait être un acte médical, strictement encadré par la loi et interdit aux non-soignants. Pour d’autres, l’hypnose est une sorte de bien commun de l’humanité qu’il faudrait mettre entre toutes les mains le plus largement possible, sans tenir compte d’un risque quelconque (qui, selon eux n’existe pas...).

Entre les deux, des personnes qui tentent de refléchir et de se demander plutôt « quelles compétences pour quel type d’hypnose par quel praticien ? ».

Et là aussi, on voit fleurir des écoles de formation qui promettent en quelques jours de former des « hypnothérapeutes » pour qu’ils reçoivent des personnes en souffrance. Parmi ces thérapeutes, certains seront d’excellents praticiens, formés de façon conséquente, avec de très bonnes notions de psychologie, de relation, une bonne connaissance de la thérapie et respectent le champ de leur compétence non-soignante, se vivant comme des praticiens dans un accompagnement non médical et plutôt de « développement personnel ».

D’autres sont carrément peu compétents, formés de façon trop rapide, ou franchement ancrés dans des pratiques mystiques, parascientifiques voire sectaires. Le terme hypnose n’étant pas encadré par la loi et étant générateur d’attirance et de fantasmes, une partie du paysage de l’hypnothérapie est parfois illisible pour les patient·e·s.

Les contractions

Il en va des contractions de l’accouchement comme des contractions de la vie...

Certains s’en tirent bien tout seuls et peut-être ne faut-il pas trop et systématiquement, assister ceux qui souhaitent s’en sortir par eux-mêmes et y arrivent (plutôt que d’être « poussés chez le psy », démarche vouée à l’échec / plutôt qu’être « surmédicalisée » de force, démarche vouée à être traumatisante).

Certains gèrent avec des méthodes plus alternatives, dites « douces » ou « naturelles », d’autres avec l’aide d’un praticien non-soignant, en espérant tomber sur un « bon ».

D’autres enfin, parce qu’ils estimeront qu’il s’agit d’une démarche de santé (la santé psychique en faisant partie) parce qu’ils ont confiance dans l’aspect scientifique, dans la protection que ça leur apporte, ou pour toute autre raison, vont plutôt confier leur difficulté à un médecin ou un soignant en général.

S’il est évident que certains troubles (troubles anxieux, dépressifs ou psychotraumatiques) nécessitent un professionnel qualifié et diplômé, nous avons peut-être surmédicalisé la vie psychique. Et la société dans son ensemble, plutôt que d'imposer des normes (il « faut » être heureux dans son travail, s’épanouir dans son couple, élever ses enfants comme ceci et cela etc... sinon c’est peut-être qu’on est pas normal...) devrait pouvoir laisser le choix à ceux qui souhaitent de consulter ou non et à leur manière. Car aller mal peut évidemment être pris en charge médicalement. Un médecin, un soignant psychothérapeute, formé correctement, est tout à fait à même de soigner ces souffrances même « légères », pour lesquelles d’autres préfèrent ne même pas consulter... Mais une difficulté professionnelle, un trouble du sommeil, une crise de couple ou une légère baisse de régime réactionnelle à une épreuve n’est pas toujours une maladie, mais parfois un moment particulier de transition dans la vie...

De même, s’il est évident que certains accouchements ne peuvent se passer d’une prise en charge totalement médicalisée pour éviter une complication ou un décès, l’on devrait pouvoir laisser, quand c’est possible, aux femmes plus de lattitude sur cet aspect de leur vie qui, s’il peut hélas parfois être risqué, n’en est pour autant pas une maladie, mais un moment particulier de transition de la vie...

Il faudrait dans l’idéal toujours rester prudent avec sa santé, tout en ayant la possibilité d’être aussi libre que possible.

L’hypnose pour se réapproprier l’accouchement ?

Comme toute analogie, celle-ci a de nombreuses limites, même si elle aide à comprendre.

Cela étant dit, faisons se rejoindre ces deux domaines : l’hypnose est peut-être une façon de se sortir un peu de ce dilemme. En effet, l’un des buts de l’hypnose peut être pour le patient d’apprendre l’autohypnose. C’est-à-dire reproduire par soi-même des séances pour s’en servir le moment venu.

Il ne s’agit ni plus ni moins que d’apprendre à se servir de ses capacités d’auto-changement.

Prenons un exemple (donné par une de mes collègues sage-femme qui organise des préparations à la naissance par l’hypnose). Lors de la phase des contractions, particulièrement difficiles pour certaines, les contractions sont fortes et laissent parfois un souvenir douloureux, qui peut inquiéter lors d’une grossesse suivante.

Il arrive en préparation à l’accouchement qu’on aide ces femmes à percevoir que les contractions durent en réalité une minute. Le relâchement entre deux contractions dure, quant à lui, deux minutes. Le corps fonctionne ainsi.

Mais si l’inquiétude est forte, la minute de contraction paraît interminable, la minute suivante est consacrée à se rappeler de la douleur juste passée et la suivante à anticiper la douleur qui s’apprête à revenir.

En apprenant l’autohypnose, on peut voir certaines femmes arriver à se mettre dans l’instant : accompagner les contractions (car plus elles sont puissantes et plus elles les rapprochent de leur bébé, attente qui se prépare aussi possiblement en hypnose) et pendant le relâchement elles peuvent profiter de ce moment pour se relâcher... et réaliser que le relâchement dure finalement deux fois plus de temps au total que le temps de contraction !

Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres et en résumé. J’encourage chacun·e à se renseigner sur les possibilités de cette technique, tout en restant attentif aux sources et à leur sérieux. Je me permets modestement de recommander aux curieux·ses mon ouvrage « L’hypnose ça marche vraiment ? » ed. Marabout qui répond à toutes les questions générales que l’on peut se poser sur l’hypnose, ce qu’elle est, sa pratique, ses applications et même ses polémiques.

Deux ouvrages sortis récemment ont été écrits par des collègues psychiatres sur l’autohypnose (non-centrée sur l’accouchement mais bien utile) il s’agit de « Prendre soin de soi par l’autohypnose » (E. Lelarge & I. Stimec ed. Dunod) et « Découvrir l’autohypnose » (T. Servillat ed. InterEditions).

LA référence en matière d’hypnose autour de l’accouchement est l’ouvrage « Pas-à-pas » d’Armelle Touyarot (ed. Satas), sage-femme pionnière et spécialiste en la matière, qui a formé nombre de ses collègues. Le livre est un véritable « auto-guide » de préparation à l’accouchement par l’autohypnose, il foisonne d’explications, d’exercices et est accompagné d’un CD.

Pour ma part, en tant que thérapeute et formateur, j’espère voir parmi mes étudiant·e·s (et parmi les étudiant·e·s d’autres instituts qualifiés) de plus en plus de sages-femmes afin que les ateliers de préparation à la naissance par l’hypnose puissent être proposés dans de plus en plus de maternités et que les femmes puissent, en apprenant leurs propres ressources, en se réappropriant leurs ressentis corporels et psychiques, vivre pleinement ce moment, leur moment, leur accouchement.

 


1L’hypnose, ça marche vraiment ? » Ed. Marabout, Sept 2017.

2Comme Béatrice Kammerer, voir notamment son livre « Comment éviter de se fâcher avec la terre entière en devenant parent ? » Ed Belin ou ses articles sur Slate. On peut consulter également le blog « Marie accouche là » qui évoque le sujet des « violences obstétricales ».

3Et ce n’est pas toujours un « accouchement sans douleur » pour qu’une nouvelle idée arrive à être acceptée et change la pratique. Voir par exemple l’effet Semmelweiss qui tire son origine d’une problématique obstétricale (https://www.youtube.com/watch?v=QrOzn2TE9H4). Les médecins ne pouvaient admettre qu’ils étaient eux-mêmes vecteurs de maladies qui tuaient leurs patientes. On pourrait se demander s’il n’y a pas une sorte d’effet Semmelweiss actuellement chez certains médecins concernant l’acceptation de l’idée qu’ils puissent, et parfois sans mauvaise intention consciente, être à l’origine de violences.

4Je renvoie une fois de plus au livre de B. Kammerer qui consacre un chapitre très documenté à cette question.

5La classification des maladies psychiatriques de l’association américaine de psychiatrie.

Philippe Aïm

Je suis psychiatre et psychothérapeute, formateur en hypnose et thérapies brèves. J’ai écrit un livre qui s’intitule « Ecouter, parler : soigner » (Ed. Vuibert) et j’anime la chaîne YouTube CommPsy. Amateur, à mes heures, de pensée juive, de musique et de latte-macchiatto, mais surtout mari et papa de deux enfants, formidables évidemment.