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Sans toi Maman...

Les fêtes de Rosh Hashana viennent de s’achever.
Pour moi, ce furent les premières fêtes sans ma mère.  

Cela fait pourtant bien une dizaine d’années que je ne passe plus Rosh Hashana avec mes parents, la vie m’ayant promenée avec toute ma petite famille en différents lieux et continents. Pourtant, il ne se passait pas une fête sans que je ne la consulte pour une recette, ou qu’elle ne reçoive des photos de mes enfants, bien sûr.

Mais cette année est différente. Car cela fait près de trois mois maintenant que ma mère nous a quittés. Subitement. Et depuis ce terrible dimanche où elle s’est éteinte, je « subis » sa disparition : cela peut me prendre au réveil, quand je me rends au travail, au milieu d’une réunion ou quand je donne le bain à l’un de mes garçons. A chaque fois, je revois son sourire bienveillant, je me souviens de ses fous rires, ou bien je la revois dans des postures familières, dans sa cuisine ou sur son fauteuil.

Les premiers mois de deuil sont subis : on découvre littéralement une situation à laquelle rien ni personne ne peut jamais vous préparer. On se laisse porter par la tempête des émotions qui nous traversent et ne nous laissent pas indemnes.

A l’approche des fêtes de Tishri, j’ai réalisé que j’appréhenderai dorénavant, et pour toujours, un autre aspect des fêtes : la prière du Yizkor. 

Jusqu’à aujourd’hui, je quittais la synagogue allègrement. Le bref regard de soulagement que je portais envers ceux qui restaient était loin d’être condescendant. Ce Kippour je serai, au moment où certains se lèvent, parmi ceux qui ont déjà les yeux embués.

En cette occasion, certes triste, mais si importante à mes yeux, j’ai tenté de prendre du recul sur mon statut d’endeuillée. Les points qui suivent sont le reflet de mes réflexions ; mon but étant d’aborder les comportements justes à avoir envers des personnes touchées par la perte d’un être cher. En d’autres termes : comment faire preuve de bienveillance envers eux ? Car on ne veut jamais y penser ni s’y préparer, mais savoir permet de procurer beaucoup de consolation.

Les Shiva (sept jours suivant l’enterrement d’une personne et vécus traditionnellement ensemble par tous les membres d’une famille) ne s’arrêtent pas…

En effet, pour une personne endeuillée la vie ne reprend pas au bout de ces sept jours. Il faut le comprendre et continuer à faire preuve de beaucoup de délicatesse et de compréhension envers ceux qui sont en deuil. Pour moi, presque toutes les Halachot s’appliquant aux sept jours des Shiva devraient continuer à être appliquées pendant l’année qui suit : rendre visite, prendre des nouvelles, écouter etc … Il faut juste se rappeler qu’une personne qui subit le choc d’une perte passe par cinq stades : le déni, la colère, l’expression, la dépression et l’acceptation. A chacune de ces étapes, la bienveillance des proches est cruciale.

La Halacha est vraiment bien faite

Alors que sur de nombreux sujets je suis souvent tentée de me demander si la Halacha est équilibrée, je dois dire que j’ai trouvé le cadre de la Halacha apaisant. Sans vouloir trop m’attarder sur tous les aspects, il est très important de connaitre ce cadre halachique avant de rendre visite à une famille endeuillée. D’autant que comme souvent la perte d’une personne provoque un réveil religieux, il serait vraiment dommage de provoquer de la colère superflue.

Il y a une Halacha que je connaissais qui a pris tout son sens lorsque j’ai perdu ma mère : on n’adresse pas la parole à un endeuillé en premier. On attend qu’il parle le premier. Il faut en effet s’attendre à de longues périodes de silence et le respecter. Un regard qui se détourne, un sanglot soudain, des yeux qui se ferment : autant de moments où une personne, prise par sa tristesse, a besoin de moments de silence.

Les visites pendant les Shiva

Pendant les Shiva, les visites d’amis et de la famille rythment la journée. Il faut veiller à bien respecter les horaires voulus par la famille. Je me souviens avoir annoncé que nous avions besoin d’une pause dans l’après-midi et je ne l’ai pas regretté. Parler sans cesse, pleurer et se souvenir demandent certains jours des efforts insurmontables. A cela, s’ajoute la fatigue due aux insomnies et aux nuits blanches qui sont inévitables pendant cette période…

(à ce titre, le meilleur service que l’on ait pu me rendre fut le jour où une amie m’a rapporté un extrait de plantes naturelles censé faciliter l’endormissement…cela m’a procuré quelques heures de répit en milieu de nuit, sans lesquelles je n’aurais pas pu tenir).

Pendant ces jours où le choc de l’absence d’un être aimé doit être accepté, il est très difficile de se projeter dans une vie normale. Je me souviens m’être demandé tous les jours comment j’allais faire pour retourner dans la routine. Aussi, je ne saurai trop redire à quel point il est difficile de recevoir de la visite et d’entendre les visiteurs parler de leur vie. D’une Bar-Mitsva ou d’un mariage qui arrive. De courses à faire ou de rendez-vous à prendre. Il faut comprendre que dans ces moments l’endeuillé est tout à fait incapable d’empathie. Et même si parfois, le ton est léger entre cousins et cousines, oncles et tantes, il faut limiter ces moments informels car très vite, la douleur reprend le dessus .

Loin des yeux mais pas du cœur

J’ai la chance d’avoir des amis un peu partout dans le monde. Ceux qui ont pris la peine de m’appeler, de m’écrire et de me dire qu’ils pensaient à moi, parfois plusieurs fois par jour resteront pour toujours gravés dans mon cœur. Ces amis ont été là pour moi dans l’un des moments les plus difficiles que j’ai eu à connaitre. J’ai regretté d’ailleurs de n’avoir pas été plus présente pour ceux qui auraient pu avoir besoin de moi dans des moments pareils. Et je m’en veux toujours.

Même si on est mal à l’aise, si on a peur, si on n’en a pas envie ou que l’on se dit que ceux qui sont au milieu d’une Shiva doivent être très entourés, on se doit d’appeler, de parler et de montrer que l’on partage la tristesse de ceux touchés par la douleur. Et même si la personne de l’autre côté de la ligne ne réussit pas à répondre ou à parler au téléphone et qu’elle se contente d’écouter, on s’astreindra à le faire. Car c’est dans l’expression de ces amitiés que l’on puise ses forces.

Oui, aussi avec des enfants

Le premier jour des Shiva une amie était venue me déposer à manger avec ses enfants. Une autre était venue me voir avec son bébé âgé d’à peine un mois. Bien sûr, chacune évaluera la situation. Mais en tant que mère, loin de mes enfants pendant une semaine, voir ces enfants m’a fait un bien fou. Je n’arrêtais pas de me dire que ces enfants c’est la vie, et que c’est pour eux qu’il fallait que je continue à y croire. 

D’un point de vue éducatif, je crois qu’il y a aussi un vrai point fort à pouvoir montrer aux enfants que la mort fait partie de la vie.

Evitez les photos

Chacun réagit différemment au deuil. Certains se demandent s’il faut oublier la douleur et passer à autre chose, d’autres se demandent si au contraire il faut se rappeler de chaque détail. Très vite, les gens ont commencé à sortir des photos, à nous envoyer leurs souvenirs avec ma mère. En ce qui me concerne, je suis toujours incapable de les regarder, ces photos. Il faut faire preuve de beaucoup de délicatesse et ne pas aller trop vite en besogne : regarder des photos c’est accepter la mort. Et pendant ces sept jours on n’y est pas encore.

Kaddish et Yizkor

A la synagogue, il y a vers la fin de la Tefila un moment où les endeuillés récitent le Kaddish. C’est en général le même moment qui est choisi par les fidèles pour saluer leurs voisins, prendre leur manteau et se défaire de leur Talit. Tout cela pendant que deux ou trois personnes revivent l’horreur de leur deuil. Ce moment, aussi important que celui de la sortie de la Thora, doit inspirer du respect et de la bienveillance : car ces personnes se retrouvent face à elles-mêmes, emplies de l’absence d’un être cher.

Dans la synagogue de mon enfance, le Yizkor était le moment choisi pour papoter : comparer sa tenue, se demander des nouvelles et observer les interactions entre les uns et les autres. Cette année, je ferai partie de ceux qui restent à l’intérieur. Je serai de ceux qui ont le regard un peu plus vide, car j’aurai revécu certains moments avec ma mère et que j’aurai senti le sourire de ma maman m’inonder.

Si après avoir lu cet article, en revenant après la prière du Yizkor, vous avez un sourire bienveillant, vous osez un serrement de main ou tout simplement ébauchez un sourire, je saurai que vous aussi vous pleurez à votre manière la perte de tous ceux que nous portons dans notre cœur et qui nous ont quittés trop tôt.

Dvorah Serrao - Boudjnah

Passionnée par mon métier et très impliquée dans le monde de l'enseignement et de l'éducation juive, je suis aussi maman de trois merveilleux garçons. Avec eux nous avons déjà vécu dans plusieurs pays et nous jonglons entre les langues étrangères. La bienveillance et la discipline positive ont beaucoup de sens à mes yeux et je tente de m'y appliquer afin que mes enfants deviennent des enfants sûrs d'eux.