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Réflexions sur la punition

Une des grandes questions auxquelles nous faisons face en tant que parents, en tant qu’éducateurs, est la place de la contrainte et de la punition, chez l’enfant de plus de 5 ans. Avant cet âge-là, la « punition » comme ayant un quelconque bénéfice (réel ou imaginé) et/ou permettant un apprentissage n’a pas vraiment de sens et s’apparente plutôt au « dressage » de l’enfant, et non à son éducation.

Comme nous l’avons déjà indiqué dans notre présentation, nous croyons en une éducation respectueuse de l’enfant, riche en communication, amour et confiance réciproque.

Nous rêvons souvent d’avoir un enfant modèle, bien que sachant que le fait même qu’il se « rebelle » lui permet de se former. Nous avons tous un moment où les principes éducatifs que nous avons choisis sont remis en question, que ce soit par nous-même, à l’occasion d’un acte effectué par notre enfant, ou par nos proches (voire des étrangers) qui se donnent le droit de donner leur avis.

Si l’Assemblée Nationale a adopté le 2 juillet en première lecture un amendement précisant que les parents devront s’abstenir « de tout traitement cruel, dégradant ou humiliant, y compris tout recours aux violences corporelles », la mise en valeur de la punition, que ce soit entre parents ou à l’école, est encore très présente. De plus, si nous ouvrons nos sources, nous retrouvons dans la Torah le concept de la punition divine si nous n’allons pas dans Ses Voies, et la comparaison à la manière dont un père punit son enfant. La notion de punition revient dans le Talmud aussi.

Et l’on peut se poser la question suivante : éduquer nos enfants sans les punir, est-ce dans l’esprit de la Torah ? Est-il interdit, permis ou peut-être même obligatoire de forcer nos enfants à aller dans le droit chemin ?

Essayons de mettre les choses au clair.

Forcer une personne à faire quelque chose, la limiter dans ses choix, dans ses actions, c’est en soi une forme de punition. D’un autre côté, il est nécessaire de mettre en place des limites, des règles, afin d’élever des enfants physiquement, moralement et émotionnellement sains. Le concept même de la punition ne peut donc pas être complètement tabou. Il faut donc se pencher dessus afin de voir quels sont ses buts, et comment utiliser cet outil de manière judicieuse et bénéfique.

Les deux buts de la punition et de la contrainte sont :

       1-Aider la personne à surmonter ses faiblesses

Un exemple type dans la Halakha peut être trouvé dans le Michné Torah écrit par le Rambam. Lorsqu’un mari refuse de donner le guet à sa femme afin de finaliser un divorce et lui permettre de se remarier, on lui donne des coups de bâtons jusqu’à ce qu’il dise « je veux ». Or un guet obtenu par la force n’est pas valable. Comment comprendre cela ? Le Rambam explique [1] : c’est simple, il est évident que le mari veut faire partie du peuple d’Israël et donc, faire les mitsvot et éviter les avérot. Il est donc clair que ce n’est pas le plus profond de son âme qui s’ exprime dans son refus de donner le guet, mais bien son yetser harah. En donnant des coups à ce mari, le Beth Din lui permet de chasser ce mauvais penchant et de retrouver son vrai désir, celui d’effectuer la Mitsva de libérer la femme dont il a décidé de divorcer.

On retrouve d’autres formes de contraintes dans l’éducation de nos enfants,  pour leur bien, pour les aider à surmonter une faiblesse, notamment dans la limitation du temps passé devant un écran, ou lorsque l’on « force » un enfant à se réveiller (si un adolescent risque de nous faire la tête un jour d’école, ce ne sera certainement pas le cas s’il a prévu une grande sortie avec ses amis !)

       2-Raffiner, élever (dans le sens de purifier) la personne

Nous sommes composés d’un corps et d’une Nechama, une âme. Les deux coexistent et il y a un lien direct entre les deux. Ainsi, si nous avons fait quelque chose de mal avec notre corps, ceci a une influence sur notre Nechama. Nous apprenons dans les Halakhot de Techouva que pour effacer les mauvaises choses il faut passer par une certaine souffrance. Ceci permet de raffiner, de purifier notre corps et notre Nechama, de retourner vers D.ieu, de se rapprocher de Lui et faire de nous des meilleures personnes.

Comme beaucoup de jeunes enfants le récitent tous les matins dans leur Tefila : « chema beni moussar avi’ha ve’al titoch Torat imé’ha » - écoute mon fils les remontrances de ton père (la racine du mot remontrances est la même que celle de souffrance), et n’oublie pas la Torah de ta mère (la manière de te conduire).

Je vois déjà les sourcils se lever : ayant mis en place une telle défense de la contrainte et de la punition, comment puis-je même parler d’une éducation prônant de l’éviter, d’utiliser la communication, bref, aux yeux de certains, une éducation qui semblerait permissive !

Lorsque l’on veut punir ou forcer, ou que l’on pense qu’on doit punir ou forcer une autre personne, il y a des dangers potentiels auxquels il faut penser avant d’agir.

Concernant celui qui va décider et faire appliquer la sanction :

  1. Qui me dit que je suis digne de donner la sanction ?
  2. Suis-je certain qu’il soit nécessaire de donner une sanction ?
  3. Comment décider de la manière, de l’intensité et de la façon de donner cette sanction ?

Concernant la personne qui va recevoir la sanction :

  1. Si elle vient à croire que la personne donnant la sanction ne l’aime plus, alors les avantages de la sanction disparaissent car elle est ressentie comme venant de l’extérieur et il n’est donc pas nécessaire de prêter attention à son message.
  2. Est-ce que cette personne risque de croire qu’on ne l’aime que sous certaines conditions ? Ceci est important pour les jeunes enfants qui sont encore en train de confirmer le rapport de confiance avec leurs parents et ne l’est pas moins, au contraire, avec les adolescents qui ont tendance à tout voir en noir et blanc et interpréter nos moindres gestes et paroles. La dernière chose que nous voudrions, c’est qu’ils se sentent rejetés ou encore qu’ils nous rejettent, durant cette période si sensible.

Nos Sages étaient conscients tant de la nécessité de la contrainte et de la punition que des dangers inhérents. Ils nous ont donc donné des pistes que nous pouvons résumer en trois points principaux.

       1-La certitude.  Lorsque D.ieu demande à Moché de rassembler les Anciens d’Israël et d’aller annoncer au peuple asservi qu’Il va les sortir d’Egypte, Moché répond : « Mais certes, ils ne me croiront pas, et ils n’écouteront pas ma voix, parce qu’ils diront, l’Eternel ne t’est point apparu ». A ceci, viennent deux répliques de D.ieu. D’abord, Il demande à Moché ce qu’il a en main, un bâton, et lui montre que ce bâton se transforme en serpent une fois jeté à terre et redevient bâton une fois repris en main. Ensuite, Il lui ordonne de mettre sa main sur sa potrine et, en la retirant, Moché voit sa main lépreuse, qui redeviendra normale une fois l’exercice répété[2]. En dehors de la didactique employée pour prouver à Moché qu’il aura les outils pour que la parole divine soit acceptée, Rachi ajoute un autre élément en commentant les versets. En effet, Moché n’avait aucune certitude concernant la façon dont le Peuple croirait en son message, et pourtant il l’a affirmé ! En mettant l’accent sur le bâton en ses mains, D.ieu lui donne un message : tu aurais dû prendre des coups pour cela ! La main lépreuse vient confirmer ce message, d’autant plus que comme nous savons que les Enfants d’Israël ont de suite eu confiance en D.ieu, les paroles de Moché étaient une forme de médisance, et que Moché a donc été puni pour cela !

Conclusion : si nous avons le moindre doute sur la nécessité de punir, on lève le frein à main, et on ne punit pas. Dans un tel cas, punir sera plus néfaste que bénéfique.


       2-"Repousser de la main gauche et rapprocher de la main droite". Ceci est un axiome donné par nos Sages [3] . Lorsque nous sommes certains que les circonstances requièrent une sanction, il faut faire attention à la puissance, la force utilisée. Nous ne pouvons savoir quelle sera l’ampleur que nos actes prendront. En conséquence, nous n’utiliserons qu’une seule main, pour repousser, punir, et cette main sera la main gauche, la « main faible ».

       3- La deuxième partie de la citation du deuxième point est « rapprocher de la main droite ». Parfois il faut agir et donner une sanction, punir. Comme nous l’avons vu, ceci n’est pas sans dangers collatéraux. Il est donc essentiel d’immédiatement faire le maximum pour que l’enfant ne perde pas confiance en nous, ne pense pas que nous ne l’aimons plus ou l’aimons moins. Le Midrach [4] compare le Peuple d’Israël qui a fauté au fils du roi qui a été envoyé à l’école mais qui a décidé de faire l’école buissonnière et de jouer avec des camarades. Sachant cela le roi, son père se fâche et lui dit des mots très durs (le Midrach emploie l’expression « le maudit » !) … et juste après, il enchaîne en lui disant d’aller se laver les mains et venir le rejoindre manger à la table royale. Il doit en être de même avec nous : la colère ne doit être qu’externe et temporaire. La punition sera immédiatement suivie d’un rapprochement.

Une fois ces points bien assimilés, il faut se rappeler que pour qu’une sanction ait un effet et soit comprise comme telle, elle doit être aussi proche de l’action que possible. L’expression « action-réaction » que je me permets d’emprunter au film « Les Choristes » est de rigueur… mais pas comme dans le film ! Un enfant salit, il doit nettoyer ; il a fait du mal à autrui, il devra donc trouver une manière de lui faire du bien. Les exemples sont nombreux.

La punition doit être adaptée à l’âge, à la compréhension et à la capacité à l’accepter. Elle ne pourra donc pas être donnée sous l’emprise de la colère. Il est possible, cependant de dire que son acte nous contrarie beaucoup et que nous devrons réfléchir à une sanction. Il est même envisageable de s’assoir avec l’enfant et décider ensemble de sa peine. (Ceci est une raison de plus pour laquelle on ne peut punir un jeune enfant qui risquera d’avoir oublié ce qu’il a fait la veille, qui n’est qu’un « hier » généralisé s’appliquant aussi à l’année précédente).

L’enfant ne se moquera pas de nous, de notre « incapacité » à punir de suite. Au contraire, il apprendra que chacun d’entre nous doit apprendre à gérer sa colère, et que ses parents savent la surmonter et ne pas la laisser décider de leurs actions. En prenant le temps de se réunir pour « décider de la sanction », ce ne sera évidemment pas l’ampleur de cette punition qui sera importante. Le fait même d’y consacrer une partie de notre planning chargé (montrez-moi une famille où ce n’est pas le cas…) montrera à notre enfant qu’il est important à nos yeux. Ceci permettra aussi de lui expliquer, à froid, en quoi son comportement n’était pas admissible. En lui laissant décider avec nous des conséquences, nous lui montrons que nous avons confiance en lui, en son jugement, mais nous risquons aussi d’être (agréablement) surpris par sa prise de responsabilité.

En évitant de punir sous la colère, sans qu’il n’y ait forcément de rapport direct entre l’action et la punition (de par sa nature ou son ampleur), mais en attendant plutôt que les choses se tassent, nous donnons à notre enfant un message bien plus fort que la punition elle-même : nous sommes toujours là pour toi, et nous sommes présents pour t’aider à grandir, à devenir un adulte digne de confiance et de respect.

 


[1] Ramam Hilkhot Guérouchim, II,20

[2] Chemot IV, 1-6 et Rachi sur les versets 2 et 6

[3] Sanhedrin 107b

[4] Bamidbar rabbah, paracha 2, 15

Nathalie Loewenberg

Nathalie est une yoetzet halakha - conseillère en pureté familiale. Elle est aussi une épouse et une mère. Son défi quotidien est de remplir pleinement ces différents rôles entre 2 carreaux de chocolat et un verre de thé (au lait s'il vous plait).