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La requête du Cohen Gadol

Saviez-vous que le mois d’octobre, et en particulier le 15 de ce mois, a une signification spéciale ?

Non ? Pour être honnête, je ne le savais pas non plus avant qu’une amie américaine ne le signale sur son mur Facebook. Le 15 octobre, voyez-vous, est la journée mondiale de sensibilisation au deuil périnatal et est souvent élargie à la mort subite du nourrisson.

Le deuil périnatal fait suite à la mort in utero d'un embryon, d'un  fœtus ou d'un bébé, ainsi qu'à la mort d'un bébé quelques temps après sa naissance. C'est un sujet encore tabou et dont on a honte, parfois ; la société elle-même ne sait pas non plus comment y réagir de façon juste.

Dans la grande majorité des cas, le deuil périnatal survient après une fausse couche. 

Lorsqu’une femme subit une fausse couche, elle se sent très seule.
Elle ressent souvent aussi que son corps l’a trahie, et voit des femmes enceintes partout. Elle voit les signes qui défilent sous ses yeux : un sourire, une poitrine qui s’alourdit, un ventre qui s’arrondit, mais surtout, elle voit en ses amies des femmes qui n’ont pas perdu le potentiel de vie qu’elles portaient.

Et pourtant, son cas n’est pas isolé.
Environ 20 % des grossesses se solderont par une fausse couche naturelle. Oui, une grossesse sur cinq. L’énorme majorité de ces fausses couches, 80 %, se produira durant le premier trimestre et donc 15 % des femmes auront vécu cette expérience. Parfois, la grossesse se terminera avant même que la future maman n’en prenne conscience : c’est le cas des « grossesses chimiques » qui se solderont par une fausse couche à moins de 5 semaines.

En général, ces fausses couches seront des cas isolés, et ne présageront en rien de l’issue des futures grossesses. Dans la grande majorité des cas, on ne saura pas ce qui a causé cette interruption de grossesse et tout sentiment de culpabilité, bien que naturel, n’est pas justifié sur le plan médical. Il est à noter que contrairement aux idées reçues, il n’est pas nécessaire d’attendre avant de retenter une grossesse (nouvelle recommandation donnée au congrès national des gynécologues à Paris en décembre 2014), sauf s’il s’agit de pertes fœtales à répétition (PFR). Dans ces cas, il convient de faire un bilan médical afin d’essayer de trouver une éventuelle cause, et une solution.

Les fausses couches plus tardives, y compris les pertes à terme ou à la naissance, sont grâce à D.ieu bien plus rares, même si elles aussi ne peuvent pas toujours être expliquées.

Les futurs parents ont la difficulté supplémentaire d’avoir eu autant de mois, de semaines, de jours de plus remplis d’espoir pour cet enfant. Devoir expliquer aux proches et moins proches que l’heureux événement annoncé n’aura pas lieu.

Dans tous les cas, il est important d’avoir une personne de confiance qui nous donnera son soutien. Il existe également des centres de soutien sur internet et par téléphone, préservant l’anonymat.

Si vous êtes conscient qu’une amie, qu’un couple traverse cette épreuve, allez de l’avant en faisant preuve de sensibilité mais aussi de discrétion. S’ils apprécieront des mots de réconfort (« je comprends votre peine, vous avez ma sympathie » …) ainsi qu’une petite attention (du chocolat, un livre, un repas ou de l’aide avec les autres enfants à la maison), il est fort possible qu’ils ne voudront pas crier leur état sur tous les toits. En dehors des implications dans le domaine de la pureté familiale, il y a aussi, et particulièrement avec les fausses couches tardives, des implications halakhiques. Si un couple le peut, il doit s’adresser à un rabbin dès que possible.

Je l’ai écrit un peu plus haut : lorsqu’une femme subit une fausse couche, elle se sent très seule. Et c’est parce que cette année Yom Kippour est si proche de la journée de sensibilisation au deuil périnatal que cela me donne une raison de plus pour mettre ce sujet délicat en avant.

Durant les 25 heures de Kippour, 5 prières sont récitées : Kol Nidrei avec l’office du soir (Arvit), l’office de matin (Cha’harit), celui de Moussaf, celui de l’après-midi (Min’ha) et enfin Néila à la clôture de la fête.

L’office le plus long est Moussaf, « l’ajout », durant lequel est récitée la Avoda du Cohen Gadol dans le Beit Hamikdach, le service que le Grand Prêtre devait effectuer dans le Temple.

Durant ce service, le Cohen Gadol prononce par trois fois un « Vidouy », une confession. Une fois pour lui et sa famille, une deuxième fois pour tous les Cohanim et une troisième et dernière fois pour tout le peuple d’Israel.

A l’issue de chaque Vidouy, il prépare le sacrifice expiatoire, jette le sang sur le Mizbea’h, offre la Ketoret (l’encens), ainsi qu’il le lui est ordonné. Mais aussi, après le Vidouy et la Avoda pour sa tribu et celui pour le Peuple entier, il prononce également une prière. Cette prière doit être courte, comme nous le dit le Talmud. Pourquoi ? Pour ne pas inquiéter le peuple. En effet, si le Cohen Gadol tardait à se montrer après être entré dans le Kodech Hakodachim, le Saint des Saints dans lequel il ne pénètre qu’à Kippour, nous pourrions craindre qu’il n’ait pas survécu.

Et pourtant, si nous ouvrons nos livres de prières nous pouvons voir ce que le Cohen Gadol demande à D,ieu pour cette année lorsqu’il termine son service pour les autres Cohanim : une année pluvieuse pour que les récoltes soient bonnes, une année où nous n’aurons pas besoin de l’aide des autres peuples, une année où aucune femme ne subira de fausse couche.

Et lorsqu’il termine le service pour le Peuple entier, il revient sur le besoin de pluie et de réussite financière. Il rajoute une demande pour une année de joie, de bénédiction, d’étude, de rapatriement des dispersés (certaines des demandes ont leur source dans le Talmud, d’autres ont été ajoutées au fil des années pour les besoins du peuple). Mais là aussi, sa prière se termine par les mots : שנה שלא תפיל אישה פרי בטנה – une année où aucune femme ne perdra la vie qui commence à prendre forme en elle.

En choisissant de mettre en avant, le jour de Kippour, parmi tous les besoins que nous pourrions avoir, celui de mener une grossesse à terme avec un enfant dans les bras, le Cohen Gadol nous montre la fragilité de cette femme et la sensibilité que nous devons tous avoir pour elle.

Puissions-nous tous n’avoir que de bonnes nouvelles cette année.

Nathalie Loewenberg

Nathalie est une yoetzet halakha - conseillère en pureté familiale. Elle est aussi une épouse et une mère. Son défi quotidien est de remplir pleinement ces différents rôles entre 2 carreaux de chocolat et un verre de thé (au lait s'il vous plait).