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La femme qui n’a pas besoin de poussette

Le premier jour de Roch Hachana nous lisons le début du livre de Samuel où est relatée l’histoire de Hannah : à la fin de l’époque des Juges, avant que le premier roi d’Israël ne soit consacré, un homme répondant au nom d’Elkana montait chaque année au Michkan, au Tabernacle, situé à Shiloh. Il y allait avec ses deux femmes, Penina qui avait des enfants, et Hannah, qui était stérile. C'est à cette occasion qu'une fois Hannah se leva, pria et versa ses larmes devant Dieu (donnant ainsi lieu à l'une de nos prières les plus émouvantes). 

Le texte nous dit que Hannah parlait en elle-même au lieu de prier à voix haute comme il était de coutume à l’époque… Nos Sages nous révèlent quel était ce cri du cœur qu’elle murmurait :

« Maître du monde, rien de ce que Tu as créé chez la femme n’a été créé en vain : des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, un nez pour sentir, une bouche pour parler, des mains pour travailler, des jambes pour se déplacer, des seins pour allaiter. Les seins que Tu as placés sur mon cœur, ne sont-ils pas ici afin d’allaiter ? Donne-moi un fils pour que je puisse l’allaiter avec.[1] »

Le texte nous confirme ensuite que la prière de Hannah sera exaucée et qu’elle aussi pourra allaiter son fils. La tradition nous enseigne que ce texte, ainsi que celui de la portion de la Torah lue ce premier jour de Roch Hachana, ont été choisis pour une raison bien particulière : les deux femmes de ces textes, Hannah et Sarah notre matriarche, qui étaient toutes les deux stériles, ont mérité d’avoir leur désir de maternité approuvé ce jour-là.

Pour de nombreuses femmes, se rendre à la synagogue durant les fêtes est un événement important. Il y a évidemment la prière, la liturgie propre à cette période. Pour les mamans de jeunes enfants n’ayant pas le privilège d’habiter dans une ville ayant un érouv, c’est enfin la possibilité de pouvoir sortir avec la poussette (et le sac rempli de jeux et de nourriture) afin d’assister aux prières.

Il est fort probable que ce soit un peu moins agréable à avouer dans le contexte des « jours redoutables » que sont Roch Hachana et Yom Kippour, mais se rendre à la synagogue est également une occasion sociale, où nous pouvons nous retrouver, échanger les nouvelles, admirer les tenues portées et…. jeter un œil discret au niveau du ventre afin d’estimer qui aura bientôt un heureux événement à partager.

Ou peut-être pas.

Si le judaïsme est une religion où les enfants sont (plus que) les bienvenus, si nous sommes toujours heureux d’aider une femme avec un début de grossesse difficile, venant d’accoucher, ayant du mal à gérer les nouveaux « grands » à cause des nuits écourtées par le dernier venu, nous oublions trop souvent celles qui n’ont pas ce privilège.

Celles qui chaque mois, à l’arrivée de leurs règles, comprennent qu’un cycle est passé sans succès. Celles qui courent des laboratoires d'analyses aux cabinets d’échographie, en passant par les couloirs des hôpitaux. Celles qui doivent avaler - ou s’injecter - des hormones tous les jours, non pas pour éviter une grossesse, mais pour essayer de la faire venir. Et subir leurs effets secondaires. Celles qui disent Mazal Tov de tout cœur à leur amie qui vient d’avoir son troisième, et proposent leur aide…. car elles sont libres n’est-ce pas ? Mais qui, une fois rentrées, pleurent de n'être pas celle qui a besoin de cette aide.

Celles qui passent ces périodes où les fluctuations des émotions sont dignes des montagnes russes. Celles dont la vie conjugale semble n’être centrée que sur les aspects médicaux de ce désir d’enfant, cette conception qui devrait être « naturelle » mais paraît hors de portée… et dont la relation de couple est en conséquence mise à rude épreuve.

Et surtout, celles qui souffrent en solitaire car elles ne partagent pas leur douleur. 

Mais lorsque nous voyons qu’elles n’ont « toujours pas de petit ventre », réalisons-nous seulement ce que ces femmes (et leur mari) traversent ?

Cette année, comme toutes les années, nous féliciterons bien sûr les prochaines futures mamans et nous proposerons notre aide aux nouvelles.

Mais cette année, prenons sur nous de demander, discrètement, à l’amie, la voisine qui n’a toujours pas besoin de poussette ni de lange, si tout va bien, si elle a besoin d’aide.

Une aide morale, pour avoir avec qui s’épancher, partager ses espérances et sa souffrance. 

Une aide physique, quand elle a besoin de repas déposés chez elle, fatiguée de toutes ces hormones, ces examens, ces procédures. Quand elle a besoin qu’on la dépose à son rendez-vous.

Une aide spirituelle, afin qu’elle sache que nous prions pour que son mari et elle puissent bientôt accueillir leur enfant dans leur foyer. Pour que, comme Hannah l'a si bien dit, tout ce que Dieu a créé ait été créé pour une raison.

Cette année, agissons différemment.

Et puissent toutes les femmes qui espèrent avoir un enfant entendre très bientôt de bonnes nouvelles.

Chana Tova

 

 

[1] Traité Berakhot 31b

Nathalie Loewenberg

Nathalie est une yoetzet halakha - conseillère en pureté familiale. Elle est aussi une épouse et une mère. Son défi quotidien est de remplir pleinement ces différents rôles entre 2 carreaux de chocolat et un verre de thé (au lait s'il vous plait).