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L'agneau de Nissan

Ce Chabbat nous avons lu à la synagogue la parachat ha’hodech[1], le passage où D.ieu ordonne à Moïse de transmettre la Mitsva de la sanctification du mois. Rachi[2] nous explique que D.ieu a montré à Moïse la lune en son renouvellement, et lui a dit : « lorsque tu verras la lune se renouveler ainsi, ce sera le début du nouveau mois ». Cet ordre est donné pour le premier des mois de l’année - celui de Nissan - et il est valable pour chacun des mois suivants.

S’ensuit une deuxième Mitsva : celle de faire entrer, le 10 du mois, un agneau chez soi. Quatre jours plus tard, cet agneau sera sacrifié, son sang mis sur les poteaux et le linteau de la maison et sa chair sera rôtie puis mangée en famille avant de sortir d’Égypte.

Plusieurs questions surgissent.

Premièrement, pourquoi avoir besoin de déclarer le nouveau mois selon ce que nous aurions vu ou pas ? Si nous ouvrons le traité de Roch Hachana où sont détaillées les lois de sanctification du mois, nous voyons qu’il y a des règles très spécifiques. Qui peut témoigner et qui ne le peut pas, quel témoignage voulons-nous et comment poser (ou non) les questions, que faire si les témoins tardent ou s’ils habitent loin, comment faire en sorte qu’ils veuillent revenir le mois suivant…. Il serait tellement plus simple de faire le calcul astronomique et de déclarer le nouveau mois selon ces calculs et non en se fiant à la venue de bons témoins ! Certaines nations savaient déjà le faire au moment où cette Mitsva a été donnée. Pourquoi pas nous ?

Deuxièmement, nous savons que le fait de prendre un agneau avait une symbolique particulière : l’agneau étant un des dieux d’Égypte, le fait de s’en prendre à lui demandait un courage énorme de la part des enfants d’Israël, esclaves des Égyptiens. D’où ont-ils pu puiser ce courage ?

Troisièmement, le signe astrologique du mois de Nissan est l’agneau. Nous avons déjà indiqué que Nissan est le premier des mois de l’année selon le compte de la Torah. Pourquoi choisir comme symbole du mois, a fortiori le premier mois de l’année, l’agneau qui était adulé par les Égyptiens ?

Dans deux semaines, autour de la table du Seder, nous lirons ensemble les versets racontant notre histoire ancienne. Ces versets[3], qui sont les mêmes que ceux que l'on lisait lorsque l’on apportait les Bikourim (prémices) au Temple, racontent comment Jacob est arrivé en Égypte à la tête d’une petite famille, qui est devenue un grand peuple.  La haggadda reprend chaque partie de ces versets et les explique : « Et là il devint un peuple » : cela nous apprend que les Israélites se distinguaient là-bas »[4] . Par quoi se distinguaient-ils et pourquoi ?  Le Midrach[5] explique que les enfants d’Israël se différenciaient par trois choses : leur code vestimentaire, leurs habitudes alimentaires et leur langage. Il était possible de les différencier des Égyptiens comme étant un peuple à part, et ceci était connu de tous. Mais est-ce assez pour leur donner la force de caractère pour prendre chez eux un agneau, symbole idolâtre égyptien ? Et pourquoi sont-ils restés différents ? N’était-il pas plus simple de se fondre dans le moule égyptien, pour être « bien intégré » ? Nous savons que la situation spirituelle des enfants d’Israël n’était pas bonne. Ils avaient eux aussi commencé à ressembler aux Égyptiens : prendre cet agneau demandait une forte volonté, non seulement contre les Égyptiens mais aussi contre eux-mêmes ! Pour nombre d’entre eux c’était devenu leur idole[6] ! Dans ce cas, pourquoi ont-ils continué à garder ces trois caractéristiques qui les distinguaient ?

Le Meche’h ‘Ho’hmah[7] avance une explication : en arrivant en Égypte, Jacob, à qui la date de la fin des temps avait été révélée, a cherché une solution afin que ses enfants se s’assimilent pas parmi les Égyptiens. Il leur a donc ordonné de garder leur code vestimentaire, leurs habitudes alimentaires et leur langage. Mais il savait que cela ne suffirait pas s'il avait été enterré en Égypte - et c'est pour cela qu'il a demandé à être enterré auprès de ses pères, dans le Caveau des Patriarches, en Terre Promise (mais pas encore reçue). C’est cet objectif commun – retourner à la Terre de leurs Pères - que partageaient les Israélites, qui les a maintenus ensemble, étrangers parmi les Égyptiens, qui leur a donné la volonté de continuer à préserver leurs caractéristiques et la force de prendre chez eux ce « dieu » qu’était l’agneau…même s'ils l’adulaient aussi à présent.

En respectant l'ordre de prendre un agneau en « otage », de l'immoler, de prendre son sang pour teindre les poteaux et le linteau de la maison et de manger sa chair, les enfants d’Israël se sont libérés de cette idolâtrie. Il devient alors impossible de penser que c’est le signe de l’agneau régnant sur le mois du Nissan  qui a permis leur délivrance, et il devient clair que c’est D.ieu et uniquement Lui qui dirige le monde[8].

Le fait de devoir sanctifier par nous-mêmes le début du mois, et non de nous fier aux calculs astronomiques, rejoint cette idée. Si nous ne nous reposions que sur les calculs de la trajectoire naturelle de la lune, il serait facile de donner un caractère déterminant à celle-ci ainsi qu’aux autres forces naturelles, retombant ainsi dans l’idolâtrie[9].  Nous savions très bien comment calculer le début du mois. En l’absence du Temple, ce sont à ces calculs que nous nous fions. Du temps du Temple, nos Sages savaient quand attendre les témoins et quand il y a avait un retard… En nous donnant la responsabilité de proclamer par nous-mêmes le nouveau mois, de le sanctifier, D.ieu nous permet d’aller à Sa rencontre (puisque les fêtes - Moadim = rencontres en hébreu -  sont déterminées par le premier du mois). Nous sommes ainsi libérés de cette vision selon laquelle la nature dirige le monde. Certes, la lune se renouvelle chaque mois, mais le nouveau mois n’est pas déclaré selon les mouvements célestes calculés à l’avance, mais selon nos observations. Ainsi nous proclamons, mois après mois le renouvellement de notre relation avec D.ieu, Sa présence dans le monde et le fait que ce soit Lui, et non les « forces naturelles », qui dirige le monde. Le choix de l’agneau comme symbole astrologique du mois de Nissan ne vient donc pas mettre en avant la force de cette idolâtrie et les forces naturelles, mais bien au contraire le fait que nos ancêtres aient réussi à comprendre que la délivrance ne peut venir que du Maître du Monde.

Hodech Tov !

 

[1] Portion de la Torah (Exode XII, 1-20) lue le chabbat précédant roch ‘hodech Nissan

[2]  Sur Exode XII,2

[3] Deutéronome XXVI, 5-8

[4] Traduction prise de « La Haggadda Commentée » par Robert Nerson

[5] Leka’h tov Devarim parachat Ki Tavo  

 

[6] Bné Issachar Nissan maamar 3 – chabbat hagadol

[7] Sur Lévitique XXVI, 44

[8] Na’hmanides, Exode XII, 3

[9] R. SR Hirsch, Exode, XII

Nathalie Loewenberg

Nathalie est une yoetzet halakha - conseillère en pureté familiale. Elle est aussi une épouse et une mère. Son défi quotidien est de remplir pleinement ces différents rôles entre 2 carreaux de chocolat et un verre de thé (au lait s'il vous plait).