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Introduction à la théorie de l'attachement

D’où vient cette idée de théorie de l’attachement ?

On doit la notion d’attachement, sous cette dénomination, au psychiatre anglais John Bowlby. En 1946, l’Organisation Mondiale de la Santé lui confie la conduite d’une étude sur les besoins spécifiques des orphelins, hélas bien nombreux dans cette ville de Londres dévastée par les bombardements. Son rapport créa autant d’enthousiasme que de polémiques, et ses idées (modélisées de façon plus opérantes par la psychologue Mary Ainsworth) ont fait couler beaucoup d’encre et peu à peu conduit à ce que l’on nomme la « théorie de l’attachement ».

On peut aussi mettre dans cette catégorie des « attachementistes », même s’ils utilisaient une autre terminologie, des cliniciens comme Bion (qui parle de « contenance ») ou bien sûr Winnicott (qui parle de « holding »).

L’attachement désigne globalement la relation qui se noue entre l’enfant et son « caregiver », le plus souvent la mère...ou la nourrice de l’orphelinat dans les observations de Bowlby. L’idée originelle de ces chercheurs était relativement simple, mais plus empirique, issue de constats cliniques ; et différente de nombreux dogmes théoriques psychanalytiques en cours à l’époque. 

Principe

On a en effet beaucoup pensé dans la première moitié du vingtième siècle, et dans les suites de Freud, que les enfants étaient essentiellement dirigés vers l’assouvissement de leurs pulsions. Les comportements d’attachement et de rapprochement social étaient donc vus comme orientés vers soi-même, motivés par exemple par le besoin de nourrissage et les envies de gratifications, ou nécessaires du fait de la dépendance. Ainsi, continuer à « s’attacher » trop tardivement était régressif, voire néfaste pour l’autonomie. ¹

Pour les attachementistes comme on les appelle parfois, une certaine qualité de cet  attachement est au contraire un besoin en soi, et pas juste un moyen. C’est une nécessité pour le développement du petit d’Homme, être social par essence. L’interaction ne passe pas que par la satisfaction de nos pulsions ou dans la rivalité avec l’autre ², mais bien par la collaboration, la construction de relations de protection, de sécurité et de confiance, pour être constructive dans le développement. 

Attachement ou sécurité ?

Attention donc à ne pas prendre les mots à la lettre : l’attachement ne signifie pas « aimer son enfant » ou « y être attaché ». L’on parle souvent de l’attachement pour en fait désigner une certaine modalité de celui-ci : l’attachement sécure. 

Le but des comportements et interactions d’attachement est de susciter un sentiment de sécurité et de protection. L’enfant doit trouver dans les réponses aux sollicitations une sécurité relationnelle, qui lui donne une « base sécure ».

Par la suite, c’est cette base sécure qui donne la force nécessaire pour oser se tourner vers l’extérieur et découvrir le monde. C’est parce que l’enfant est en sécurité qu’il peut s’autoriser à jouer, créer, explorer, découvrir. A l’inverse, une insécurité empêche l’exploration de l’environnement. Pour prendre des exemples extrêmes, un enfant maltraité ou entouré de conflits aura plus de mal à se développer, à apprendre, à jouer. 

Le but de l’attachement sécure est donc en fait l’autonomisation.

Exemple concret

Prenons un exemple (attention il s’agit de descriptions un peu théoriques, virtuelles, pour essayer de comprendre et en aucun cas de conseils ou de méthodes).

Un enfant est en train d’apprendre à marcher.

Pour y arriver, il lui faudra forcément se « lancer », accepter de lâcher la main qui le tient. Si la sécurité se transforme en étayage permanent (« je ne te lâcherai pas, je te tiens pour que tu ne puisses jamais tomber ») il s’agit d’une fausse sécurité. Le message est au contraire que le monde est trop dangereux pour être affronté seul, que l’autonomie entraîne une perte de sécurité !

A l’inverse, si l’autonomie totale est attendue (« je ne l’aide pas, il se débrouille, il est censé y arriver seul à son âge »), c’est l’absence de base sécure pour rassurer l’enfant avant cette prise de risque de l’autonomie.

Quand un enfant se lance, qu’on lui lâche la main, le message peut être en somme « je lâche ta main mais je suis là si tu tombes ». Si la sécurité est « internalisée », si l’enfant sent en lui cette présence sécure, il se lance. Si la sécurité n’est pas encore ancrée il se retourne pour voir si l’on est réellement là...et tombe. 

Le message que l’adulte fait passer (pas forcément explicitement mais par son attitude), est même dans le meilleur des cas « je suis présent, et tu peux y aller, et tu peux tomber (et pour apprendre, il tombera !) mais ici, en ma présence ou dans ce contexte, tomber est ok ».

Plus tard dans les apprentissages, l’enfant découvrira qu’il y a le domaine de ce qu’il sait faire, le domaine de ce qu’il veut faire, et entre les deux, le domaine de ce qu’il peut réaliser avec de l’aide et dans un contexte sécure. La découverte est un compromis entre les capacités de l’enfant, l’aide et la sécurité que peut apporter l’adulte et les objectifs que l’on se donne.

Collaborer pour découvrir le monde

Tous les professionnels de la petite enfance vous diront qu’un enfant qui ne joue plus (c’est-à-dire qui n’utilise plus cette façon privilégiée d’explorer et d’apprendre) les inquiète. Il est insécure dans son corps (par exemple il a une douleur dont il ne sait que faire) ou dans ses relations (maltraitance, conflits). Sans base sécure, il ne peut entrer dans l’autonomisation. 

L’attachement sécure (pouvoir s’appuyer sur la figure d’attachement) sert à découvrir le monde nous entoure. C’est parce qu’on est bien accompagné qu’on peut se débrouiller seul !
L’autonomie ne se construit donc pas seul comme on pourrait le penser. Elle est le fruit d’un processus collaboratif.

C’est bien parce que le mode d’attachement est « sécure » que l’enfant va pouvoir découvrir le monde, faire confiance aux autres et au fond s’éloigner de sa mère (ou de toute figure d’attachement) ! Il pourra faire toutes ces activités « risquées » parce qu’il a été protégé, ni étouffé, ni lâché, mais sécurisé pour avancer.

Être autonome, ce n’est pas se défaire, s’affranchir de ceux qui sont autour. C’est au contraire internaliser la trace de leur présence pour construire notre propre chemin.

Revenir à l’attachement ?

En vérité, il n’est pas inutile de parler de la théorie de l’attachement dans notre monde moderne qui voudrait privilégier, mettre en valeur, la notion d’autonomie. Soyez autonomes pour être tranquilles nous dit-on, ne comptez sur personne pour avancer et vous construire, devenez forts, performants, réussissez, l’autonomie vous rendra sécure. 

Alors qu’il faut être en sécurité d’abord pour s’autonomiser...

L’idée de l’attachement semble « à la mode » (même si souvent mal comprise). ³

Est-ce par hasard ? Il me semble que :

  • De même que notre sédentarité (travail moins physique, transports de plus en plus présents...) a fait naître le besoin de plus en plus courant de jogging et de salles de sport.
  • De même que notre sursollicitation mentale (abondance d’informations, internet, réseaux sociaux...) a fait naître un besoin de plus en plus répandu de méditation et de « pleine conscience ».
  • Il faut peut-être, dans cette nouvelle popularité de la théorie de l’attachement, au delà des effets de mode et des compréhensions partielles, y voir une réponse à un malaise ambiant, dans ce monde de l’autonomie et de la performance. 

Nous sommes donc tentés, parfois maladroitement, de revenir à ce qui compte, à ce qui nous attache et nous sécurise. Nous avons peut-être l’envie de donner la sécurité comme base à nos enfants, pour être en mesure de pouvoir affronter un environnement relationnellement violent, qui parfois isole, et sollicite un peu trop...

En une phrase

La base de la théorie de l’attachement repose donc sur une idée simple en apparence, que je résume souvent en ces quelques mots : la sécurité précède l’autonomie.
Dans un prochain article j’espère illustrer cette idée en l’appliquant à des phases successives de développement du petit enfant et des situations réelles et quotidiennes.

 


1. Bowlby lui-même, issu d’une famille bourgeoise, a été élevé plus par une nourrice que par sa propre mère qui considérait, comme d’autres à l’époque, que trop d’attention et d’affection étaient nuisibles pour les enfants...

2. La caricature de cette dialectique éternelle, supposée par les analystes, entre pulsions et rivalités est illustrée par le fameux mythe du « complexe d’Œdipe »

3. On la retrouve par exemple citée à tout va, et pas toujours à bon escient, chez les auteurs qui parlent de « parentalité positive » /« éducation non violente »/ « pédagogie alternative » etc. Si elle est souvent mal (ou partiellement) comprise ou invoquée comme argument d’autorité pour justifier une démarche, elle est néanmoins dans l’air du temps et semble attirer un certain nombre de parents, psychologues ou éducateurs bienveillants.

Philippe Aïm

Je suis psychiatre et psychothérapeute, formateur en hypnose et thérapies brèves. J’ai écrit un livre qui s’intitule « Ecouter, parler : soigner » (Ed. Vuibert) et j’anime la chaîne YouTube CommPsy. Amateur, à mes heures, de pensée juive, de musique et de latte-macchiatto, mais surtout mari et papa de deux enfants, formidables évidemment.